Richard Guil / "Battre encore" de Delphine Bardot

L’engagement dans la création se mesure à la prise de position de l’artiste, de sa dimension critique, de son rapport au monde et à son art. Delphine Bardot, comédienne et marionnettiste, co-fondatrice de la compagnie La Mue/tte, se livre à nous dans une interview où elle nous parle de ses projets dont son prochain spectacle « Battre Encore » qui s’articulera autour de la condition féminine : une histoire d’hommes manipulateurs et de femmes manipulées. Cette histoire sera mise en scène par trois femmes marionnettistes, manipulant des marionnettes d’hommes, une mise en abîme artistique et sociologique. Le projet artistique de la Mue/tte s’inscrit dans une recherche sur l’écriture poétique par l’image et la musique, sans les mots. 

Richard Guil 

Quel est votre prochain spectacle ? Comment pensez vous le monter ? 

 

Notre prochaine création « Battre Encore » (sortie janvier 2021) s’articule autour des questions de la domination masculine et des violences faites aux femmes. Ce qui préexistait à l’idée de ce spectacle, c’est l’envie de trois femmes avec des marionnettes d’hommes sur scène.Nous souhaitons travailler et rendre visibles les différentes "présences possibles" au plateau par le principe de manipulation à vue.  Nous orientons depuis longtemps déjà nos recherches sur la question du corps/objet grâce à la marionnette. On ne travaille pas sur le texte mais sur une construction de l’image. L’idée d’origine était de s’approprier une histoire réelle, celle des sœurs Mirabal ou sœurs Mariposas (c’était leur nom de code de résistantes qui signifie papillons).

Crédit photos : Florian Martin ©

Trois sœurs dans les années  60, pendant la dictature de Trujillo, un dictateur qui était aussi un prédateur sexuel. Plus la fille était jeune et claire de peau, plus elle lui plaisait. Il y a un livre qui en parle très bien : « La Fête au Bouc » de Mario Vargas Llosa. Même ses hommes étaient asservis, ils devaient lui amener leurs jeunes filles en cadeau, une sorte de droit de cuissage médiéval. Il organisait des grandes fêtes avec "ses gens". L’histoire évoque ces sœurs dont l’une d’entre elles est plus politisée avec une soif de connaissances . C’est sur elle que le dictateur Trujillo jette son dévolu. Elle se refuse et cela créé un scandale où sa famille risque d’être assassinée. Leur sort à tous se joue, selon le mythe, sur un coup de dé. Elle remporte la partie et gagne le droit de poursuivre des études de droit pour être avocate.

Mais lorsqu’elle obtient son diplôme, le dictateur ne lui permet pas d’exercer.

 

Ces femmes sont des activistes de l’époque, mariées à des opposants politiques. Quand Trujillo se sent en danger, alors qu’elles vont visiter leur mari en prison, il leur tend un guet-apens et les fait assassiner; ils jettent la jeep avec les corps dans un ravin pour faire croire à un accident. Les sœurs mariposas étaient aimées du peuple, même l’église finira par se dissocier de la dictature. Le 25 novembre est devenue la journée internationale pour l’élimination des violences à l’égard des femmes en mémoire de l’assassinat des sœurs mariposas. En m'appropriant cette histoire je souhaite retranscrire un certain réalisme magique dans le drame  mais c’est aussi une façon de rendre plus accessible au public pourquoi ce 25 novembre a été choisi par l’ONU. La marionnette peut faire écho au réalisme magique dans son rapport à la métamorphose, au trouble. Avec la marionnette on peut jouer avec le  vrai et le faux, il y a une vision onirique, à la fois très concrète mais avec des choses surnaturelles qui peuvent se passer, comme dans ce courant littéraire d’Amérique latine.

Crédit photos : Florian Martin ©

Pensez-vous à créer un évènement sur une question en particulier ?

 

Nous réfléchissons à la création d’un évènement qui s’appelle « Vives » autour de cette date du 25 novembre. On espère mener cet évènement avec la ville de Nancy sur la question de l'engagement des artistes femmes sur la condition féminine. C’est impossible aujourd’hui de traiter ce sujet sans parler de Virginie Despentes par exemple. J’aimerais bien que l’on puisse avoir une lecture d’un extrait de l'une de ses œuvres. L’idée de cet évènement est de sensibiliser un public large aux questions du féminisme. Je souhaiterais qu’il y ait une conférence abordant le thème d’un point de vue sociologique, une action culturelle en lien avec des associations de défense des droits de la femme, une lecture musicale, des spectacles courts, etc. Et une exposition en lien avec notre précédent spectacle « Les Folles » sur la résistance des femmes argentines pendant la dictature. L’idée c’est que ça puisse être varié et que l’on puisse aborder le thème des violences faites aux femmes sous différents aspects.

 

Crédit photos : Florian Martin ©

Comment voyez-vous l’évolution de l’engagement ?

 

Ça part de l’intime pour accéder à une universalité. La question de l’engagement pour moi s’est développée  à travers les rencontres. Mon compagnon vient d’une famille argentine très politisée et attentive aux  questions des droits humains. La création engagée c’est une nécessité pour donner du sens à ce qu’on fait. C’est important de faire rêver, de transporter, de divertir; mais pas seulement. On travaille sur des thèmes difficiles, ça coûte parfois intimement. Et les spectacles politiques sont plus difficiles à diffuser, les programmateurs n’osent ou ne veulent pas le proposer aux spectateurs. Économiquement c’est pas le meilleur pari mais c’est un choix artistique et politique, c’est un sujet qui parle à tous. Ce qui nous anime c’est d'évoquer  ces injustices, et d’ouvrir la discussion c’est en en parlant qu’on réveille les consciences.

 

Pourquoi avoir choisi comme nom de compagnie « La Muette » ?

 

Parce que l’on souhaitait trouver un langage plus universel, qui évoque, travaille sur la sensation, plus qu’il n’explique. Et l'une des récurrences, c’est qu’on traite la question du silence. Dans « Les Folles », une des parties du spectacles s’appelle « Silencio es salud » (le silence c’est la santé) qui était la phrase popularisée sous la dictature de Videla. La population était muselée. On retrouve cette même constance dans la domination des femmes. Le mouvement « #MeToo » se définit par la libération de la parole des femmes et la notion de consentement. C’est un des axes de notre prochaine création. Le nom de la compagnie fait écho d’une certaine manière à ces problématiques et à celles et ceux qui crient en silence.

Crédit photos : Florian Martin ©

  • Facebook Clean
  • Instagram Clean