Marion moskowitz.

Paris, 12/19

@marionmoskowitz

www.marionmoskowitz.com

Tandis que la « crise des migrants » s’installe dans le paysage politique et urbain de nos villes, leurs tentes s’emparent du moindre mètre carré abandonné pour créer des campements de fortune aux quatre coins de la capitale. Aujourd’hui, la tente Quechua n’est plus synonyme de détente et d’escapade champêtre, mais de misère humaine. Ces tentes qui sont disséminés dans toute la ville, parfois il arrive même de ne plus y faire attention. Elles font parties de l’image de la ville. Les Indiscrets est une intervention qui se veut geste social partant du constat de cette crise qui se passe aux pieds de nos maisons. Dans les squares, le long des quais de Seine, dans les chantiers ou sous le métro aérien, tous les espaces sont un à un occupés par des dizaines de tentes vertes qui sont ensuite systématiquement évacuées. Petit à petit, ces camps sont repoussés aux abords de la capitale et s’installent sur les collines du périphérique. L’intervention artistique Les Indiscrets se passe à l’entrée de ces espaces, de ces non-lieux de vie où la ville a choisi de laisser exister ces campements.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

Les Indiscrets se sont ces fauteuils fastueux inventés au Second Empire pour permettre de converser à 3 et que chacun puisse se voir. C’est la réunion de 3 sièges pour n’en former plus qu’un. Un Indiscret va être déposé à l’entrée de l’un de ces camps de fortune. Celui-ci est revêtu de vert, de cette toile de tente qui permet aux migrants un semblant de protection. Pourquoi y apporter ce siège ? Car la parole est l’élément clé pour mettre fin à leur parcours d’errance. Pour demander l’asile en France, il est obligatoire de rédiger un récit de vie, en français.  On peut ainsi lire dans le guide Demander l’asile en Fance édité par le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrées les conseils suivants :

« Le récit est la partie la plus importante car une demande d’asile est une demande de protection à partir du récit de votre vie et de vos craintes de persécution. […] Vous n’êtes pas obligés d’apporter des preuves ou des justificatifs des divers points de votre récit d’asile : l’important est que votre récit soit suffisamment précis, cohérent, sans contradiction, pour être crédible et convaincre le fonctionnaire de l’Ofpra . »

 

Se mêle alors tout un tas d’indiscrétions : Les indiscrétions de l’Officier de Protection, les petites (ou grosses) modifications du traducteur, les récits arrangés pour espérer de meilleures chances d’acceptation, les vendeurs d’histoires,... Ainsi, tout se décide par cette parole qui n’est bien souvent plus exactement la leur.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

As the "migrant crisis" settles in the political and urban landscape of our cities, their tents seize every square metre of abandoned land to create makeshift camps all over the capital. Today, the Quechua tent is no longer synonymous with relaxation and a country getaway, but with human misery. These tents are spread all over the city, sometimes it even happens that you don't even pay attention anymore. They are part of the image of the city. 

 

Les Indiscrets is an intervention that aims to be a social gesture based on the observation of this crisis that is happening at the foot of our homes. In the squares, along the banks of the Seine, in the construction sites or under the aerial metro, all the spaces are occupied one by one by dozens of green tents which are then systematically evacuated. Gradually, these camps were pushed back to the outskirts of the capital and settled on the hills of the ring road. The artistic intervention Les Indiscrets takes place at the entrance of these spaces, these non-living places where the city has chosen to let these camps exist.

The Indiscrets were these sumptuous chairs invented in the Second Empire to allow 3 people to converse and everyone to see each other. It is the combination of 3 seats to form one. 

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

An Indiscrete will be deposited at the entrance of one of these makeshift camps. It is covered in green, with this tent cloth that allows migrants a semblance of protection.

 

Why bring this seat to it? Because speech is the key to ending their wandering journey. To apply for asylum in France, it is mandatory to write a life story in French.  The guide Claiming asylum in France published by the Group for Information and Support for Immigrant Women contains the following advice:

"The story is the most important part because an asylum application is a request for protection based on your life story and your fears of persecution. ...] You are not required to provide evidence or proof of the various points of your asylum account: the important thing is that your account is sufficiently precise, coherent, without contradiction, to be credible and convince the Ofpra official. »

 

Then a whole bunch of indiscretions mingle: The indiscretions of the Protection Officer, the small (or large) modifications of the translator, the stories arranged to hope for a better chance of acceptance, the story sellers,... Thus, everything is decided by this word, which is often no longer exactly theirs.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

Photographer review:

Pour ses photographes, le reportage autour de l’Indiscret, oeuvre réalisée par Marion Moskowitz s’inscrivant dans le cadre du mouvement pariétiste, aura engendré une série d’émotions et de réflexions diverses. 

 

D’abord, la prise de conscience immédiate de la précarité dans laquelle les migrants installés à  Paris vivent au quotidien. Nous avions entendu parler depuis longtemps de ces camps du nord de la capitale, sans jamais nous rendre sur place. Lors de la phase préliminaire à la prise de vue, quand nous sommes venus en repérage sur les lieux, les migrants avaient été déplacés une première fois de la station de tramway Rosa Parks vers un chantier quelques centaines de mètres plus loin, coincés entre la route et la ligne de RER, à la vue de tous, séparés du trottoir par de fragiles barrières de chantier. Un drapeau dressé dans les décombres d’un camp flottait au vent. 

 

Lorsque nous sommes revenus quelques jours plus tard, le camp avait été à nouveau déplacé et l’auteur de l’oeuvre a alors choisi de déposer l’Indiscret à l’entrée d’un autre camp, Porte d’Aubervilliers. Des dizaines de tentes isolées sous la pluie, dans le vacarme du périphérique parisien. Une vie de mouvement permanent, d’insécurité, d’instabilité quotidienne.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

Puis, le moment de la prise de vue. La captation de l’acte de l’artiste déposant son oeuvre en terrain inconnu, la réaction du « public », recevant l’Indiscret sans savoir ni comprendre pourquoi. La vue de l’appareil photo, le doute, peut-être la crainte d’un piège (pourquoi ces gens nous offrent-ils quelque chose, et nous photographient en train de le prendre ?). Le photographe doit aller vite, se mettre en retrait, ne pas interférer avec le sujet qu’il photographie, se faire oublier et tenter de capter chaque moment. Pourtant, il se fait remarquer. Une altercation commence entre ceux qui ne veulent pas être vus, qui vivent dans la crainte permanente d’être chassés, pour qui de surcroît l’image reste une des dernières choses dont ils n’ont pas été dépossédés et qu’ils sont en droit de revendiquer, et nous, pris par le sentiment ambigu et inévitable de la photo volée, mais tiraillés par le besoin, l’envie d’aller au bout de notre reportage. 

 

Nous quittons les lieux lorsque la situation devient trop tendue, dans la précipitation et l’incompréhension, partagés entre la question de savoir si nous avons eu de « bonnes » photos, et également peinés d’avoir, par notre présence, créé un nouvel épisode houleux pour des gens qui n’aspiraient à cet instant qu’à un peu de tranquillité, que nous avons dérangés dans leur quotidien déjà instable.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

Nous revenons sur place une demi-heure plus tard, sans nos appareils photo, et discutons avec eux pour leur expliquer notre démarche, et le projet dans lequel nous réalisions ces photographies. Peut-être un besoin égoïste d’apaisement, de calmer les esprits, une recherche d’un pardon nous a conduit ici la seconde fois. Le climat s’apaise. Nous leur demandons alors si l’on peut les prendre en photo, sans montrer leurs visages. L’un deux nous rétorque alors, en anglais : «  Les gens ne viennent ici que pour nous prendre en photo ». Cette phrase résonne en nous. Avons-nous commis quelque chose de mal, en photographiant ? Etait-ce nécessaire de le faire ? Le sentiment de doute ronge invariablement le photographe. Ce dernier dérange, et il le sait. Il doit faire avec, et systématiquement peser le pour et le contre, pour trouver la limite qu’il ne doit pas franchir.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

Pour clore ce reportage, il nous fallait revenir une dernière fois pour savoir ce qu’était devenu l’Indiscret. Ce début d’après-midi, un seul des jeunes hommes que nous avions rencontré la dernière fois était là. C’était celui qui, le sourire aux lèvres, s’était volontiers prêté au jeu de la photographie. Nous le retrouvons le regard perdu, seul. Nous discutons quelques minutes avec lui, et il nous apprend que ses compagnons de route et lui sont des migrants soudanais, arrivés il y a deux semaines à Paris après avoir notamment traversé l’Italie. Ils ne parlent pas français, à peine quelques mots d’anglais. Rapidement, la discussion perd de son rythme. Quelques photos de l’Indiscret sont faites. Il est toujours là lui, utilisé dans sa fonction première de fauteuil. 

 

Finalement, ce groupe de migrants de la porte d’Aubervilliers sont partis un jour, et l’Indiscret avec eux. Où sont-ils, que deviendront-ils, nous ne le sauront probablement pas. En tant que photographe, un sentiment d’inachevé pèse. Aurions-nous du pousser l’indiscrétion jusqu’à les suivre, pour savoir où la route les mène aujourd’hui ? Peut-être. Aurions-nous dû les aider, leur proposer de les héberger, tenter de les accompagner dans leurs démarches administratives? Je ne sais pas. 

Un second Indiscret est aujourd’hui présenté à un autre public, dans un lieu de création et d’interaction autour de l’art. Il reste en tout cas peu probable que les deux Indiscrets se retrouvent un jour. Quid de leurs publics ? 

 

Carlos Cortes & Corentin Schimel 

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

For its photographers, the report on the Indiscret, a work produced by Marion Moscowitz as part of the Parisian movement, will have generated a series of emotions and diverse reflections. 

 

First, the immediate awareness of the precariousness in which migrants living in Paris live on a daily basis. We had heard about these camps in the northern part of the capital for a long time, but we never went there. During the preliminary phase of the shooting, when we came to spot the scene, the migrants were first moved from the Rosa Parks tram station to a construction site a few hundred metres away, trapped between the road and the RER line, in plain sight of everyone, separated from the sidewalk by fragile construction barriers. A flag erected in the rubble of a camp was flying in the wind. 

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

When we returned a few days later, the camp had been moved again and the author of the work then chose to leave the Indiscret at the entrance of another camp, Porte d'Aubervilliers. Dozens of tents isolated in the rain, in the noise of the Parisian ring road. A life of permanent movement, insecurity, daily instability.

 

Then, the moment of the shooting. The capture of the act of the artist depositing his work in unknown territory, the reaction of the "public", receiving the Indiscrete without knowing or understanding why. The sight of the camera, the doubt, maybe the fear of a trap (why do these people offer us something, and photograph us taking it?) The photographer must go fast, step back, not interfere with the subject he is photographing, be forgotten and try to capture every moment. Yet, he stands out. An altercation begins between those who do not want to be seen, who live in permanent fear of being driven out, for whom the image remains one of the last things they have not been dispossessed of and that they are entitled to claim, and us, taken by the ambiguous and inevitable feeling of the stolen photo, but torn by the need, the desire to go through with our report. 

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

We leave when the situation becomes too tense, in haste and misunderstanding, divided between the question of whether we have had "good" photos, and also saddened to have, by our presence, created a new stormy episode for people who were only yearning for a little peace of mind at that moment, which we have disturbed in their already unstable daily lives. We come back half an hour later, without our cameras, and discuss with them to explain our approach, and the project in which we were taking these photographs. Perhaps a selfish need for appeasement, to calm the spirits, a search for forgiveness led us here the second time. The climate is calming down. We then ask them if we can take pictures of them, without showing their faces. One of them then replied, in English: "People only come here to take pictures of us". This sentence resonates within us. Did we do something wrong, by photographing? Was it necessary to do so? The feeling of doubt invariably gnaws at the photographer. The latter disturbs, and he knows it. He must deal with it, and systematically weigh the pros and cons, to find the line he must not cross.

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

To close this report, we had to come back one last time to find out what had become of the Indiscrete. At the beginning of the afternoon, only one of the young men we had met last time was there. He was the one who, with a smile on his face, willingly lent himself to the game of photography. We find him again with a lost look, alone. We talk to him for a few minutes, and he tells us that he and his fellow travellers are Sudanese migrants who arrived in Paris two weeks ago after having crossed Italy in particular. They do not speak French, only a few words of English. Quickly, the discussion loses its rhythm. Some pictures of the Indiscret are taken. It is still there, used in its primary function as an armchair. 

 

Finally, this group of migrants from the Porte d'Aubervilliers left one day, and the Indiscrete with them. Where are they, what will happen to them, we probably won't know. As a photographer, a feeling of incompleteness weighs heavily. Should we have pushed the indiscretion to follow them, to find out where the road is leading them today? Maybe. Should we have helped them, offered them accommodation, tried to support them in their administrative procedures? I don't know. I don't know. 

A second Indiscret is now presented to another audience, in a place of creation and interaction around art. In any case, it remains unlikely that the two Indiscrets will ever meet again. What about their audiences? 

 

Carlos Cortes & Corentin Schimel 

 

Crédit photos : Carlos Andres Cortes ©

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